Lundi 29 mai 2006

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Le 10ème a été nettoyé ce matin. L’étage dégage une très forte odeur de “propre”. Les quatres ascenseurs fonctionnent. Je prends l’ascenseur avec trois soeurs: deux adolescentes et une enfant. La dernière mange un morceau de pain et ses grandes soeurs lui demandent pourquoi elle a un reste de paillettes sur toute la tête. Dans le hall, je croise le balayeur qui me dit “Vous êtes toujours dans l’immeuble!” je lui reponds que oui mais que ma mission est bientôt terminée. Je reste devant la loge pour attendre le gardien qui a un bouc, avec l’idée que peut-être je visiterais grâce à lui la céllule Lénine. L’intérieure de la loge est caché par des affiches collées aux carreaux: “A vendre aquarium 250L avec meuble tout équipé plus poissons et autres produits 0623955151″, “NOUVEAUX ACOMPTES DE CHARGES 2006″, une pancarte “OUVERT”, “le premier voisin qui s’arrête (de faire du bruit) a gagné…” Je croise comme d’habitude une vieille voisine qui me dit “Vous en avez de la patience! Mais qu’est ce que vous voulez que je vous dise? Y a rien à dire sur la cité! Faut pas écouter n’importe qui! Les conneries ça va en dire!” Elle est rejoint par une autre voisine qui ne souhaite pas parler non plus mais en sortant du hall elle demandera à le vieille voisine à voix basse “Avant la cité, il y avait bien un garage d’ambulance ici?”
Puis une mère revient de l’école aves ses deux filles. Elle prend le courrier pendant qu’elles disent: “Eh moi? Eh moi?” Je me tourne vers un des tableaux d’affichage et il apparaît sous une seule couche de peinture: “ne payez pas votre loyer” je remarque une vitre cassée sans être capable de savoir de quand ça date… Trois poussettes sortent en fil indienne. Une autre mère entre avec une fille et un garçon, elle recupère son courrier et leur demande “Appelez l’ascenseur, vous m’attendez!” puis arrive une autre famille, puis une autre et de ce petit rassemblement improvisé j’entends: “Ca va Nora!?”, “Bonjour, comment allez vous?”, “Je vous en prie!” etc… Je rejoins le gardien qui a un bouc au niveau de la coursive et lorsque je lui demande de me faire visiter la céllule Lénine il me répond qu’elle est murée pour empêcher les squates “On mets des parpaings car ils défoncent les portes!”
Je décide alors de revisiter l’immeuble méthodiquement étage par étage, c’est à dire du 4ème au 17ème. Les ascenseurs s’arrêtent qu’aux étages paires, les étages sont découpés en forme d’escalier irrégulier. Au 4ème je compte quinzaine d’appartements pour chaque aile, une douzaine d’apparts au 6ème aussi par aile, au 8ème une dizaine, au 10ème autour de huit, au 12ème autour de cinq, au 14ème trois et au 17ème un appart, celui de l’architecte. Par étage impair, il y a autour de quatre apparts. Les portes sont toutes immatriculées de cinq chiffres, les deux premiers indiquent l’adresse c’est à dire 62 aile bleu; 64 aile jaune; 66 aile verte; 68 aile rouge.Le troisième chiffre indique l’étage et les deux derniers correspondent au numéro de la porte. Il y a des portes d’origine c’est à dire respectant cette nomenclature colorée, des portes repeintes, des portes blindées, des portes non fumeur: “entrez sans fumer merci”, des portes anonymes, des portes antisquates, des portes avec un verrou, des portes avec deux verroux, des portes avec trois verroux, des portes avec poignées, des portes ouvertes, des portes fermées à clefs, des portes qui s’ouvrent, des portes qui se referment, des portes qui donnent sur dedans, des portes qui donnent sur dehors, des portes enfoncées, des portes rayées, brûlées, des portes cyclopes avec oeil de boeuf, des portes aveugles, muettes, sourdes…sans parler des portes des compteurs d’eau ou d’éléctricité. Certaines portes sont combinées avec un paillasson, souvent “Bonjour”, parfois “Welcome” ou “Bienvenu” sinon au motif qui s’efface avec le temps comme une poule, deux écureuils ou même une pudique feuille de vigne.
J’aide une mère à descendre sa poussette sur le pallier d’un étage…(paire) pour prendre l’ascenseur. Pablo, un jeune pittbull noir et blanc hésite à descendre les escaliers. Il a deux mois et demi et n’a pas confiance en lui.
Je décide d’aller rendre visite à l’architecte en bas, aile rouge. Il paraît que c’est le fils de Jacques Kalisz, l’architecte de la cité. Pour cette construction, il me conseille de m’informer à l’IFA. Je complète cette description à l’OPHLM qui a ses bureaux en bas des deux ailes rouge et verte. A l’acceuil, j’apprends que les locations ont debuté en juillet 1970. Elle offre depuis près de trente-six ans des logements types F1,F2,F3,F4 et duplex. Aujourd’hui, les studios restent des surfaces perdues. Parfois gréffé à un autre appart pour en faire des F6!
A 17h30, Je rencontre un ancien habitant de la cité qui a grandi ici et qui y vit presque depuis toujours. Il me raconte que la mentalité des habitants, des mômes a beaucoup évolué avec des bons comme des mauvais côtés: “Derrière, du côté du terrain de foot qui n’existait pas avant, à mon époque on était habitué à jouer au foot entre tous les jeunes de la cité, entre amis, on organisait des tournois dès l’âge de sept ans jusqu’à quinze, seize ans. On jouait à quinze contre quinze en bas au niveau du parking, il y avait rarement des voitures garées. On faisait les cages avec un pull et un poteau. Ça faisait les buts! On faisait aussi des sorties au Parc des Princes, on s’organisait entre nous, Y’ avait pas encore l’OMJA. On faisait des circuits de cross grâce aux pentes qui étaient les égouts, on voulait aussi les raser pour agrandir le terrain de foot. On faisait des parties de gammelle à quinze, vingt! Et des chasses à l’homme! Mais à partir de quinze, seize on a plus vu! Il y avait des problèmes de drogue. Des gens venaient se camer! On voyait des seringues. Mais aujourd’hui, on regrette que les jeunes de la cité ne respectent plus les grands! Nous! On disait bonjour! Même si la came a disparu, ça s’est dégradé! le chite a remplacé… deal. Il y avait aussi des arnaques y a quinze ans. Des gens qui faisaient semblant d’habiter dans la cité, passaient dans les étages. Ils descendaient en pantoufles pour faire croire qu’ils étaient des voisins dans l’immeuble. Ils proposaient tout et n’importe quoi. Les acheteurs devaient attendre la transaction au niveau des ascenseurs. Et l’arnaqueur disparaissait dans le couloir sans jamais revenir. Il s’enfuyait par les escaliers de secours du couloir. Donc de sept ans à quinze ans, c’était mes meilleurs souvenirs. Tout le monde se parlait! Puis chacun partait de son côté alors que la génération au dessus restait tous ensemble. Mais à partir de quinze ans y a plus eu ça! Chacun a fait son bonhomme de chemin. Certains ont pri la mauvaise voie. Y a des grands aussi qui faisaient des trucs de dingue, comme faire de la guitard au bord de la fenêtre au 10ème étage.”
Je lui demande de me parler de “La légende de Dédé”. Il me dit “C’est un court métrage! Mon grand frère a joué dedans. C’est l’histoire d’un chaud qui habitait sur Aubervilliers, pas forcément ici! Il avait une réputation de bandit. Tourné en bas de la cité au niveau du square par les frères Olivarès. Ils ont commencé avec une petite caméra et ils ont fini par ouvrir leur boîte de production. Ils ont fait un autre long métrage- “En attendant la neige”. Y a encore des stickers en bas collé depuis longtemps. Ça n’a pas bougé!… Vivre dans la cité, c’est l’enfer! Ils ne se respectent plus entre voisins! Ils jettent par la fenêtre! Les nouveaux voisins craquent. Qu’est ce que je pourrais dire? Avant c’était un labyrinth! Tu pouvais rentrer d’un côté et ressortir de l’autre. Maintenant une porte sur deux est ouverte.”
Il laisse un silence puis il se remémore “Il y avait des troncs d’arbres… on appelait ça les bois! C’était magnifique! On pouvait s’accrocher. Ca partait dans tous les sens! On pouvait jouer à chat dedans!”
Avant de partir, il m’écrit au recto d’une feuille de papier, la première détachée à mon cahier rouge. Celui qui m’accompagne depuis le début de cette aventure:
“Bobeker, mon frère + 2 autres de la cité ont monté un projet avec l’OMJA: créer une antenne en bas de la cité, proposer activités sportives, culturelles, créer un espace foot (actuellement le terrain de jeu qui existe)”
Au verso, il dessinera une carte mémoir du terrain de jeu de son enfance…