Sun 6 Aug 2006
Réponse de Frédéric Capron, Lgt. 68601 à “Quelqu’un” :
>Votre blog témoin ne devrait pas ignorer, effacer toutes celles et ceux, jeunes et moins jeunes, qui ont réussi à faire leur chemin et même dans la difficulté à se construire un avenir.
-En bref, il faudrait se satisfaire d’admirer le spectacle des quelques personnes que le système a prélevé pour leur construire un avenir et se dire que tous les autres sont des nuls.
>« République », il n’y a pas d’un côté des jeunes délinquants ou en voie de le devenir passant leur temps à commettre des délits ou à troubler la tranquillité de notre immeuble et de l’autre côté R I E N.
-Désolé, mais je ne connais personne qui soit « en voie de devenir délinquante » pour la bonne raison que ça n’existe pas : au regard de la loi, on est délinquant ou on ne l’est pas, point barre. Affirmer le contraire est pire qu’un procès d’intention : c’est celui d’un destin jugé par avance. De tels propos sont une négation de l’état de droit, dans la droite ligne des dépistages précoces (dès 3 ans !) nous proposent Sarkozy ou des guerres préventives bushistes. Entre une telle pensée et de tels actes, il n’est pas de différence de nature mais de degrés.
>La jeunesse de notre bâtiment ce n’est pas que le « business et le trafic », nos logements ne sont pas que des appartements de misère où les parents et les enfants se morfondent sans rien à manger dans le frigo.
-Certes, j’en suis la preuve vivante. Mais dans un tel contexte, de même que je ne vois pas bien l’intérêt de parler des trains qui partent et arrivent à l’heure, je ne vois pas non plus celui de parler de problèmes qui n’existent pas quand tant d’autres existent à côté (et non pas « d’un » coté ).
>Le quotidien de nos jeunes, ce n’est pas de tuer le temps, de jour comme de nuit, au 10ème étage. Tous nos enfants ne sont pas « obligés » de dealer du shit, de trafiquer, de vandaliser et de voler. Cela ne concerne qu’une infime, très infime minorité. Oui il existe, et bien trop, de jeunes qui galèrent, mais tous ne dégradent pas leur couloir et n’empoisonnent pas en permanence la vie de leurs voisins.
-OK, rien ne les y oblige, encore que la finalité du deal, des trafics et du vol ne soit pas à mettre sur le même plan que celle du vandalisme. Mais dites-moi, qu’est-ce qui oblige les autres à accepter une vie de mépris, de misère et de dépendance dès lors qu’ils respectent les lois ? Expliquez-moi aussi comment une famille qui se contenterait strictement des minimas sociaux auxquels elle a encore droit pourrait avoir accès aux ingrédients (Internet, vehicules motorisés, téléphones mobiles, vêtements…) d’une modernité dont tous les pouvoirs publics et publicitaires nous expliquent à longueur d’année qu’ils sont de plus en plus indispensables au lien social et à l’emploi, si au moins l’un de ses membres ne l’en déchargeait par des moyens délictueux.
>Dans vos témoignages, ne gommez pas ceux qui ne disent rien et pourtant ont souvent beaucoup plus à dire que ceux qui parlent beaucoup trop.
-Tiens, ça me rappelle une certaine phrase d’un certain Galouzeau de V. lors des dernières manifs anti CPE.
>Ne faites pas le choix exclusif de l’échec.
-Je ne vois pas bien en quoi constater les échecs serait en faire le choix…
>Il serait méprisant pour les locataires, pour les jeunes eux-mêmes de ne mettre en « valeur » que la marginalité de quelques désoeuvrés. Ce serait même un encouragement, une justification à perpétuer à travers le désespoir tous les actes de dégradations et autres violences en général.
-Crevez-moi les yeux et percez-moi les tympans si c’est la mettre en valeur que d’en parler. De plus, je ne vois pas en quoi la marginalité ne serait pas respectable par nature. A moins bien sur que dans votre esprit la marginalité ne soit d’office assimilée à de la délinquance. Quant à moi, je pourrais vous parler de violences et de dégradations si peu marginales qu’elles sont au « coeur » même du pouvoir.
>A « République », le vivre ensemble existe, même s’il est provisoirement contrarié par l’état général du bâtiment et par l’ambiance que fait régner cette poignée de troublions désoeuvrés qui pourrissent la vie de la majorité des habitants.
-Tiens, c’est curieux cette façon de mettre sur le même plan une notion abstraite (l’état général du bâtiment) et des êtres réels (cette poignée de trublions…). Dans ce cas, permettez-moi de mettre aussi sur le même plan cette poignée de trublions qui nous refuse la réhabilitation depuis 6 ans et “la délinquance”?… Désolé, mais quand on me montre la Lune, je regarde D’ABORD le doigt qui la montre.
>Votre oeuvre, si oeuvre il y a, fera caisse de résonance sur cette cité. Mais ce n’est pas sans condition, car une oeuvre doit laisser des traces, des souvenirs, de l’avenir. Or, on ne projette jamais l’avenir dans la désespérance.
-…mais dans la lutte.
>Si vous ne voyez dans votre travail qu’un territoire ignoré, abandonné, mal aimé, ingrat, vous traduirez une image totalement floue de l’avenir proche.
-La notion d’ingratitude n’a de sens que lorsque l’ingrat n’est ni ignoré, ni abandonné, ni mal aimé. Dans la cas contraire, la réaction peut être de la résignation, de la révolte, de la colère, de la rage… et pourquoi pas de la lutte, enfin tout ce que vous voudrez mais certainement pas de l’ingratitude. En outre, vous dites que ce territoire ignoré, abandonné, mal aimé serait visible dans le travail de l’artiste. Excusez moi, mais cette visibilté, je la trouve aussi dans le réel. A moins bien sur que dans votre esprit, la notion d’ingratitude s’applique avant tout à l’artiste en question (dont à titre personnel je m’abstiendrai de porter un jugement sur le travail tant qu’il n’est pas terminé)…
>Vous conforterez le désespoir et la conclusion de votre travail ressemblera tout simplement à un mauvais article de presse, comme on en lit malheureusement régulièrement sur les banlieues, qui sont pourtant, et plus que jamais, un creuset d’avenir encore insuffisamment visible.
-C’est marrant, mais à vous lire, c’est aussi l’impression que j’ai… Et puisqu’il est question de lire, je vous invite à jetter un oeil sur la description par Frantz Fanon des banlieues de l’Alger colonisée dans “Les Damnés de la Terre”?. Vous verrez comme la ressemblance avec les notres y est frappante. Vous y verrez aussi comment ce creuset d’avenir saura se montrer bien plus visible qu’il ne l’est déjà si l’Etat ne le prends pas plus au sérieux…
>Comme disait Jules Verne,
« tout ce qui s’est fait de grand dans le monde s’est fait à partir d’espérances exagérées »
-L’espérance n’est que l’autre nom de la résignation si elle n’est pas accompagnée des actes qui lui donneront forme… Mais sans doute cette réflexion est-elle exagérée…
>…
Là , j’avoue, je ne sais pas vraiment quoi répondre à ces trois petits points.
Je précise que bien que faisant partie du collectif “Bonjour voisins”, les propos que j’ai tenu ici n’engagent que moi. J’ajoute que je préfère qu’ils ne soient pas publiés s’ils ne le sont pas sous mon nom.
Posted Jul 29, 5:53 PM | Edit Comment | Delete Comment — Edit Post “Quelqu’un nous a écrit.” | View Post

August 6th, 2006 at 12:47 am
voir sur Frantz Fanon
http://perso.orange.fr/martinique.politique/Pages/fanon.htm